Eréction d'un monument à la grande Eslarmonde de Foix, par Yves Maris de Roquefixade.

Publié le 27 Novembre 2013

Eréction d'un monument à la grande Eslarmonde de Foix, par Yves Maris de Roquefixade.
1911
Souscription publique
pour l'érection d'un monument
à la grande Esclarmonde de Foix

Yves Maris, le 30/09/2006

En 1911, un comité ariégeois se constitue, sous l’impulsion du félibre Prosper Estieu, en vue d’ériger une statue à la gloire de la grande Esclarmonde de Foix. Il s’agit de commémorer, non seulement «l’héroïne qui organisa à Montségur la résistance aux hordes de Simon de Montfort », mais également « les Aïeux qui luttèrent et tombèrent à côté d’Elle » pour la défense de l’Occitanie. Réunissant des noms aussi prestigieux que Gabriel Fauré et Théophile Delcassé, le comité prend soin de ne pas apparaître comme sécessionniste et proclame son patriotisme français autant que son attachement à l’Occitanie. L’initiative est portée par l’anticléricalisme bien trempé et l’idéologie maçonnique qui imprègne le Parti Radical. L’image que l’on se fait d’Esclarmonde veut s’appuyer sur les sources historiques, telles que la Chanson de la croisade de Guillaume de Tudèle et la Chronique de Guillaume Puylaurens, également sur les travaux de Pierre des Vaux-de-Cernay et de Dom Vaissète. Mais, sous l’influence du romantisme et de l’imaginaire de Napoléon Peyrat, Esclarmonde devient un véritable mythe.

Quelques mois auparavant, Prosper Estieu écrit à Philadelphe de Gerde : « Ce serait la Sainte-Estelle à Foix et à Montségur, en 1912, quand vous inaugureriez, ce jour-là, la statue de la grande Esclarmonde ! Eh bien, la maquette de celle-ci est faite et merveilleusement faite, et nous n’avons plus qu’à trouver l’argent. »

La cause cependant n’est pas entendue. Un climat passionnel entoure le projet défendu par Prosper Estieu devant la Société des Sciences, Lettres et Arts. Le libre penseur Raoul Lafagette conduit l’opposition, au sein même du Félibrige. Il parle d’ «hystérie mentale » à propos du catharisme. Il évoque sa nature inquiétante et accuse Guilhabert de Castres de fanatisme religieux. Frédéric Mistral n’adhère pas au projet. Sa Sainteté Pie X vient de lui adresser sa bénédiction personnelle à l’occasion de son quatre-vingtième anniversaire…

Quels que soient les présupposés idéologiques et les intentions politiques du comité, on est étonné de voir l’intelligentsia républicaine ariégeoise du début du XXe siècle faire cause commune avec les félibres. Elle établit le lien entre la culture occitane, encore bien vivante, et la foi des Bons chrétiens. Si l’engagement républicain n’autorise pas la sécession d’avec la France, l’opposition à Rome appelle à un nouvel élan de l’esprit et à une autre pratique religieuse.

Mgr Jean-Marie Vidal, évêque de Pamiers, s’emploie activement contre le projet. L’Eglise n’est séparée de l’Etat que depuis cinq ans. Sous le pseudonyme «Cathoulic », le rédacteur de La Croix de l’Ariège publie un article venimeux intitulé : «A propos d’Esclarmonde : un projet à vau-l’eau ! » (30 septembre 1910). La haine catholique trouve à se déverser dans La Semaine catholique du diocèse de Pamiers et dans L’Express du Midi : « Nous rejetons Esclarmonde au seul point de vue catholique. Nous la rejetons parce que cette glorification posthume réveille inutilement les haines religieuses et les violences regrettables du passé. Nous la rejetons parce qu’elle est un symbole de discorde et de haine et que nous voulons l’union dans la paix. Nous la rejetons parce qu’en la fêtant, on exalterait en sa personne une hérésie immorale et antisociale ! » (3 avril 1911)

Prosper Estieu répond : « Ce qui les vexe superlativement, c’est qu’elle fut l’hérétique de grande marque qu’ils ne peuvent décemment accaparer, comme ils l’ont fait naguère de l’héroïque bergère de Domrémy… Ne pouvait-on laisser dormir dans le silence de l’oubli ce malencontreux personnage qui vient rappeler à l’Eglise un passé plein d’horreur ? »

Mgr Jean-Marie Vidal réfute avec méthode. Il n’a pas de mal à opposer la critique historique à la légende. Il écrit deux brochures qui visent à détruire le mythe d’Esclarmonde. Il condamne sévèrement le genre roman historique. Esclarmonde est en effet devenue une légende ! Mais la vie des saints de l’Eglise catholique ne s’écrit-elle pas comme une succession de récits légendaires ? Qui est Marie, mère de Jésus, pour la critique historique ? Qui est-elle pour l’Eglise ? Serait-ce que les mythes catholiques sont vrais tandis que les mythes cathares sont faux ? Empruntant au genre hagiographique, Louis Palauqui rédige un opuscule à la gloire d’Esclarmonde en s’appuyant sur l’œuvre de Napoléon Peyrat. Il fait appel à l’imaginaire et au merveilleux pour l’édification des lecteurs.

Dans sa dernière plaidoirie pour la cause de la grande Esclarmonde, Prosper Estieu a ces mots : « Si pour les promoteurs du projet qui indigne tant certains catholiques de l’Ariège et d’ailleurs, il avait paru tout à fait indifférent d’être taxé de sectarisme, ils auraient bien pu choisir, pour la glorifier, une Esclarmonde autre que la sœur de Raymond-Roger. Nous voulons parler d’Esclarmonde de Péreilhe, une vierge qu’ils pouvaient rendre facilement sympathique et qui fut brûlée à Montségur, en 1244, par ordre de l’évêque d’Albi, avec plus de deux cents héros, nos Aïeux ! Voilà, je pense, une Esclarmonde qui a « assez de relief pour un symbole ! » Sa fin n’est pas aussi estompée que celle d’Esclarmonde de Foix, et il est très probable que l’abbé Vidal n’écrira pas une troisième brochure pour contester son genre de mort… Et n’avaient-ils pas encore à leur disposition cette Esclarmonde d’Alion… De ces trois Esclarmonde, c’est la première, celle de Foix, qui, en toute conscience, nous a paru la plus représentative de nos souvenirs et de nos espérances… Les trois Esclarmonde, toutes également héroïques, évoquent la défense de Montségur et, dans le recul historique sept fois séculaire, se complètent admirablement et se confondent. En somme, ce qu’il faut maintenant à l’Occitanie renaissante, c’est moins un personnage de cartulaire qu’un lumineux symbole ! » (Citation de Krystel Maurin, in « Les Esclarmonde : La femme et la féminité dans l’imaginaire du catharisme » - Editions Privat, Toulouse 1995 -)

Le comité

Le comité déclare : « Sans distinction d’opinions politiques ou religieuses, tous les esprits éclairés et vraiment patriotes voudront concourir à la réussite de cette Œuvre de réparation tardive. » Il est formé des « Ariégeois les plus notables » et des «Félibres les plus actifs et les plus réputés ».

Mme Philadelphe de Gerde, reine de poésie, et M. Valère Bernard, capoulié du Félibrige, sont les présidents d’honneur.

Parmi les membres du comité d’honneur nous relevons les noms du baron de Bellissen-Bénac, consul général de France, de Messieurs Reynald, Soula, Bernère, Roques, respectivement maire de Foix, de Pamiers, de Saint-Girons et de Lavelanet, de Théophile Delcassé, député radical de l’Ariège et ministre de la Marine (1911-1913), de Gabriel Fauré, de l’Institut, directeur du Conservatoire national de musique. Huit conseillers généraux sont également membres du comité. Ferdinand Boire, fondateur et président de l’Avenir du Prolétariat côtoie le marquis de Villeneuve-Esclapon et le duc de la Salle-Rochemaure.

M. Prosper Estieu, de l’Académie des Jeux Floraux, majoral et assesseur du Félibrige, est président du bureau du comité d’exécution. Louis Palauqui en est le secrétaire.

Parmi les quelque quatre-vingts membres du comité quelques-uns sont probablement d’authentiques penseurs cathares. La grande guerre provoquera le changement de siècle et l’arrêt du projet.

Louis Palauqui

Il est l’un des plus engagé pour la cause cathare. En publiant son opuscule intitulé « Esclarmonde de Foix » (Imp. Laffont de Sentenac – Foix 1911), il nourrit la pensée qui sous-tend le projet et exacerbe la réaction catholique.

Le chapitre I propose les origines de la maison de Foix. Il donne 1160 comme année de naissance d’Esclarmonde. Son nom signifie, dit-il, « symbole de beauté, de pur génie, de vie troublée ». Il imagine sa brillante adolescence : «C’était alors l’époque du grand épanouissement de la poésie romane. Toulouse envoyait vers Foix ses théories de poètes et de « joglars » : Marcabrun, Pierre Vidal, Arnaud Daniel, Guillaume de Tudèle, Jordan de Saint-Antonin, Ramon de Miraval, Guilhem de Cabestang, etc. » Il cite Napoléon Peyrat : «Jamais on ne vit une pareille éclosion de poètes, depuis l’époque lyrique de la Grèce, celle de Sapho, d’Alcée, d’Anacréon, de Simonide, de Tyrtée, d’Archiloque, de Stésichore, cet âge prodigieux des chantres éoliens qui se termina et s’épanouit si magnifiquement dans le grand et religieux Pindare. » (Hist. des Albigeois)

Le chapitre II se présente comme un résumé des « principes fondamentaux de la religion du « Paraclet » ou doctrine « cathare » ». En mêlant quelques citations brèves et éparses de l’Evangile de Jean, d’Origène et du Talmud, Louis Palauqui propose une pensée religieuse schématique et baroque qui tend à plaire aux membres du comité largement influencés par l’idéologie maçonnique (Etre suprême, âme de l’homme, morale…), plutôt que de se soucier de la pensée cathare authentique. Le chapitre propose ensuite quelques données sur le mariage d’Esclarmonde avec Jordan de l’Isle, vicomte de Gimoez en Gascogne, sur ses enfants et son retour en pays de Foix, en 1204, à la mort de son époux.

Le chapitre III s’appuie sur les travaux de l’historien Dom Vaissète (Hist. du Languedoc). L’auteur rapporte les vœux d’Esclarmonde prononcés à Fanjeaux, un mois à peine après son arrivée à Foix, et son installation à Pamiers. Il soutient la thèse selon laquelle elle ordonna à Raymond de Péreilhe de reconstruire Montségur. Il évoque la fameuse dispute de Pamiers et la croisade contre les Albigeois.

Louis Palauqui ne manque pas de situer le débat politique qui lie le comité, en reprenant un extrait de « sirventès » de Guilhem Figueira :

« A faire un sirventès en un ton qui me plaise je ne veux plus tarder ni faire plus longue hésitation ; et je sais, sans en douter, que j’aurai inimitié, car je fais sirventès sur les faux mal-enseignés de Rome, laquelle est la cause de la décadence où déchoit toute vertu. »

« Je ne m’étonne guère, Rome, si le monde erre ; car vous avez mis le siècle en travail et en guerre ; valeur et pitié par vous sont mortes et sous terre, ô Rome trompeuse, qui êtes le guide, le faîte et la racine de tout mal ! Le bon roi d’Angleterre fut par vous trahi. »

« Rome traîtresse, la convoitise vous abuse, car à vos brebis vous tondez trop la laine. Le Saint-Esprit qui reçut chair humaine puisse entendre mes prières et te briser le bec, Rome, et pas de grâce, car tu es fausse et perfide avec nous et avec les Grecs. »

« Rome, aux hommes stupides vous rongez chair et os et vous guidez les aveugles vers la fosse ; vous transgressez la règle de Dieu, car énorme est votre convoitise ; Rome, vous vous chargez d’un très mauvais fardeau ! »

Le chapitre IV débute par un sonnet de Louis Palauqui. Il donne à connaître l’émotion du poète dans les ruines de Montségur. Lieu de refuge et lieu du martyre, la forteresse constitue le thème du chapitre. L’auteur soutient la thèse selon laquelle Esclarmonde gagna Montségur dès que le château fut remis en état de défense.

Le chapitre V porte le titre unique : « Mort et Renaissance de la Patrie Occitane ». Après que le chapitre III a flatté les anticléricaux, celui-ci fait une bonne place à Frédéric Mistral et aux « nouveaux Trobadors ». Il se termine par un hymne prophétique à la gloire d’Esclarmonde :

« Maintenant, les temps sont révolus et les choses justes vont s’accomplir ! Que nous importent l’indifférence ou la raillerie des uns, les murmures ou les calomnies des autres ? Nous avons l’Enthousiasme, et, seul, l’Enthousiasme est fort, car c’est un peu du souffle de Dieu ! Retentis donc plus que jamais, Langue maternelle !

« Esclarmonda de Fois torna` s’es arborada ! »

« Elle surgit du Passé ténébreux et sa tête s’auréole du soleil levant. De ses grands yeux profonds et tristes, où toute la souffrance d’un peuple-martyr est enclose, elle nous regarde, la mélodie voilée des harpes et le bercement des strophes d’amour, puis le chant sauvage des buccins dans la mêlée et les cris de douleur des Vaincus, enfin l’hymne éclatant du Triomphe ! »

Un appendice propose Grégoire Calvet comme sculpteur de la statue d’Esclarmonde qui doit s’élever, suivant la note du comité, « sur la plate-forme de l’allée de Villote à Foix, à côté du fier Château Comtal, berceau de l’Héroïne ». Il renvoie à la photo de la maquette qui ouvre l’opuscule. Elle représente la Bonne chrétienne de pied, revêtue d’une longue robe noire de prêtresse, les cheveux longs, tenus par un bandeau de velours qui porte une gemme sur le front. L’allure fière et guerrière évoque la gardienne. Le bras tendu, elle tient la lance qui repose sur le sol. Esclarmonde devient la représentation opposée, mais tellement semblable, à celle que nous connaissons de Jeanne d’Arc, l’héroïne de France !

Dans son opposition au projet, Raoul Lafagette a ces mots justes : « Ça, Esclarmonde ? Y a-t-il seulement un corps de femme sous cette robe-gaine, amorphe et rigide, qui semble recouvrir une barre de fonte, et que surmonte une tête maussade, je devrais dire sinistre, de Locuste ou de Médée ? »

Esclarmonde de Foix

Guilhem de Montanhagol, troubadour qui fleurissait autour de l’an 1240, donne au nom Esclarmonde la signification suivante : « Le nom dit, pour qui sait l’entendre, qu’elle est claire et pure de démence. » (Pièce VI, 36) ; « Dame Esclarmonde, votre nom signifie que vous éclairez le monde, pour qu’il voie, et que vous êtes pure ; de sorte que vous ne faites jamais que le devoir : ainsi vous êtes telle que vous le deviez pour un nom si précieux. » (Pièce IX, 41) Quelle était la dame chantée ? Peut être la fille du comte Raymond-Roger, qui épousa Bernard d’Alion en 1235, ou la fille du comte Roger-Bernard II, qui épousa Raymond, fils du vicomte de Cardonne, en 1231. La première était la nièce, la seconde, la petite-nièce de la grande Esclarmonde.

Esclarmonde était la fille du comte de Foix Roger-Bernard 1er – qui se trouva à la tête du comté de 1144 à 1188 – et de Cécile de Béziers. Le couple eut quatre enfants : Raymond-Roger, Esclarmonde, la comtesse de Marquefave et la vicomtesse de Couserans. La date de naissance d’Esclarmonde n’est pas connue. Mais on déduit de la date de mariage de ses parents qu’elle vit le jour après 1151. Elle épousa Jourdain II de l’Isle et devint vicomtesse de Gimoez. Dans son testament daté de l’an 1200, Jourdain II la désigne comme héritière avec leurs six enfants : Escaronia, Obica, Bernard-Jordan, Jordan, Othon-Bernard et Philippa. A la mort de son époux, en 1204, elle se retira près de Raymond-Roger, son frère.

Esclarmonde prononça ses vœux en 1204. Elle devait avoir environ cinquante ans. Elle vint à Fanjeaux pour recevoir le consolament de Guilhabert de Castres qui y vivait dans sa propre maison. Fils majeur de l’évêque Gaucelin, Guilhabert était la figure la plus éminente de la religion nouvelle, à la fois pasteur, orateur et conseiller politique de la noblesse occitane. Esclarmonde entra solennellement dans l’ordre cathare en même temps que Aude de Fanjeaux, mère d’Isarn-Bernard, de Raymonde de Saint-Germain, mère de Pierre Mir, de Fays de Durfort, mère de Sicard de Durfort. On sait que de nombreux parents des trois femmes et de nombreuses personnalités ont assisté à la cérémonie : Raymond-Roger de Foix, frère d’Esclarmonde, Bernard de Durfort et son fils Raymond, Pierre de Saint-Michel, le mari de Raymonde de Saint-Germain. Isarn-Bernard, le fils d’Aude de Fanjeaux. Sont également présents : le chevalier Guilhem et son épouse Raymonde, sa fille Esclarmonde, son gendre de Feste accompagné de Guiraud et de Roger, du même nom, et de l’épouse de ce dernier, Obrie ; Raymond et Turque Ferrand, Raymond-Amiel et Saure de Mortier avec leur fils aîné Amiel ; Bernard et Othon de Clas-Fratoas, Gental et Pierre-Amiel de Brau, et Arnaud Jubileu, et les Got, et les Picarel, les Cerdan et les Assalit, les Maurel et les Brugairolles, les Fournier, les Auriol… (Voir « L’Epopée cathare - Tome I : L’invasion », de Michel Roquebert - Editions Privat, Toulouse 1970 -)

Pierre des Vaux-de-Cernay dit : « Dans la cité de Pamiers, qui appartenait en propre à l’abbé et aux chanoines de Saint-Antonin, le comte de Foix hébergeait sa femme et ses deux sœurs hérétiques, avec une foule d’autres hérétiques. » Le témoignage est corroboré par une déclaration du comte de Foix Roger-Bernard (neveu d’Esclarmonde) à l’inquisition (12 mars 1241). Le chroniqueur ajoute par ailleurs : « Sur le propre alleu des chanoines, le comte de Foix fit construire une maison pour sa femme et ses sœurs. »

Tandis qu’Esclarmonde s’occupa de la maison cathare de Pamiers, Philippa, la femme du comte de Foix, prit en charge la maison de Dun. Les grandes demeures accueillaient de petites communautés où les croyants venaient faire retraite et recevoir l’initiation.

La fameuse dispute de Pamiers, qui opposa Foulque de Marseille (évêque de Toulouse) et Navarre (évêque du Couserans) aux Bons chrétiens de la communauté cathare, se déroula en 1207. Raymond-Roger de Foix semble avoir été l’organisateur de l’événement. Il assista aux débats et invita à sa table un jour les cathares, un autre, les catholiques. Du côté de ces derniers, outre les évêques de Toulouse et du Couserans, on avait plusieurs abbés, dont Vital, l’abbé de Saint-Antonin (l’abbaye de Pamiers). Diègue (évêque d’Osma) était là avec, sans doute, son acolyte Dominique. Le parti adverse était composé, non seulement de cathares, mais également de vaudois, probablement emmenés par le célèbre Durand de Huesca. Arnaud de Crampagna fut choisi comme modérateur. C’était un clerc de renom qui passait pour avoir quelque estime pour les vaudois.

Alors que l’une des sœurs du comte de Foix, qui ne semble pouvoir être qu’Esclarmonde, intervint dans la discussion, frère Etienne de la Miséricorde la rabroua : « Madame, allez filer votre quenouille, il ne vous sied pas de parler en de telles réunions… » L’intervention de la Bonne chrétienne et la répartie du catholique laisse penser que le modérateur avait quelques peines à ordonner la dispute. On sait que, par la suite il se voua à « l’extirpation de l’hérésie » et devint chanoine de l’abbaye Saint-Antonin. A ce titre il accueillit Simon de Montfort lors de la reddition de Pamiers, en 1209.

Aux alentours de l’an 1204, Raymond de Péreilhe avait entrepris de reconstruire le château de Montségur à l’emplacement d’un vieux château en ruines, sur la demande de plusieurs cathares, dont Raymond Blasco et Raymond de Mirepoix qui était diacre. C’est en ce lieu retiré que se réfugièrent nombre de Bons chrétiens et de croyants, quand les croisés envahirent l’Occitanie, à partir de 1209. Guilhabert de Castres fut guide spirituel en ce haut lieu. Aude de Fanjeaux, qui reçut le consolament en même temps qu’Esclarmonde, était là avec ses filles Gaia, Braida et Lombarde. Prima, femme de Pierre Mir et Genser, femme de Pierre de Saint Michel et plusieurs nobles dames de Fanjeaux trouvèrent également refuge à Montségur.

Si Esclarmonde était encore de ce monde, en ces années dramatiques, elle eût dû fuir Pamiers avant que l’abbé de Saint-Antonin ne remît la cité aux mains de Simon de Montfort. Vers quel refuge ?

Et maintenant ?

Un siècle a passé… Notre connaissance de ce qui s’est réellement passé au cours du XIIIe siècle en Occitanie s’est enrichie. La recherche scientifique et quelques découvertes inattendues ont modifié considérablement notre compréhension du christianisme primitif. L’opposition séculaire entre orthodoxes et hétérodoxes n’a d’autre fondement que l’interprétation que chacun donne des événements qui se sont déroulés en Judée et en Galilée autour du premier siècle. L’imaginaire des uns et des autres élargit le fossé. Les reconstructions historiques ne peuvent prétendre accéder ni à la vérité des faits, ni à la connaissance de l’âme des femmes et des hommes qui ont vécu. Mais l’interprétation des uns sanctifiera la violence, tandis que l’interprétation des autres proposera la non violence comme source de la grâce. Pour qui considère que les œuvres de l’Esprit sont Amour, la seconde interprétation prendra valeur de vérité, sans pour autant constituer une «vérité historique ».

Le projet d’édifier une statue à la grande Esclarmonde de Foix, symbole d’une divine féminité, pourra être repensé lorsque la cause cathare, enfermée à double tour dans les livres d’histoire, ressuscitera au cœur de la société vivante.

Sororellement,

llustration, Esclarmonde de Foix.

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